Qui n’a pas été marqué par un lieu dans sa vie ? La richesse d’un lieu passe d’abord par l’histoire des hommes qui l’ont habité. Cette tribune amène OCTAVE CYPRIEN à interpeller le monde qui l’entoure pour témoigner de SON lieu. Ce sont toujours de belles histoires réelles ou inventées car elles naissent dans l’intimité de nos vies pour nous rappeler ce que sont nos racines, celles qui fécondent notre quotidien.
C’est un lieu qui est là, présent, c’est à dire que l’on peut voir, parcourir, s’y arrêter et rêver.
Mais c’est aussi un lieu qui dépasse sa réalité immédiate tant il est chargé de son histoire dont l’interprétation m’est propre. C’est aussi un lieu sur lequel se croisent plusieurs récits, celui de mes parents qui l’avaient investi de leurs espoirs, de la famille élargie et des gens qui l’avait fréquenté à une époque déjà lointaine.

Bref, ce lieu « mosaïque » est au 17 de la rue de la Roquette à Paris,

Au croisement avec la rue Saint sabin, presqu’en face de la fameuse rue de Lappe, bien connue jadis des voyous puis plus tard des danseurs de java du « Bal à Jo » et aujourd’hui des jeunes fêtards et des touristes.
C’est ce qu’on appelait un quartier « populaire » dont il reste encore quelques traces bien qu’une bonne partie du peuple ait, depuis quelques dizaines d’années déjà, changé de domiciliation. On le croise plus volontiers vers Bobigny qu’ici.
C’est un immeuble de 5 étages, un de ces immeubles parisiens bâti sans doute vers la fin du 19ème ou peut-être au début du 20ème, un de ces bâtiments qui n’ont, semble-t-il, rien à dire, devant lesquels on passe et que, surpris, le promeneur découvre parfois qu’une personnalité prestigieuse y avait passé quelques années de sa vie.
Cinq étages, les trois premiers pourvus de fenêtres et d’étroits volets aux battants de bois défraichis puis, au-dessus de la corniche, deux autres étages plus modestes et enfin le toit abritant lui aussi quelques chambres comme en témoigne les cinq lucarnes en croupe que l’on aperçoit en levant la tête. On pourrait même penser que les deux étages supérieurs, si différents, furent ajoutés plus tard. Etonné, on remarque, après coup, sur la façade qui donne sur la rue de la roquette, quatre pilastres esquissés dont seuls les chapiteaux corinthiens font saillie et viennent buter sur la corniche…Vestiges d’un passé ou même le populaire avait droit à son petit rappel antique. Plus encore, parmi les signes « nobles », on remarque le portail d’entrée coiffé d’un bas-relief où se mêlent deux cornes d’abondance déversant leurs fruits et au centre la terre, sans doute nourricière. Et puis, aux fenêtres, les barres d’appui de bois, tout fendillé par la pluie, avec leurs gardes corps en fer forgé. C’est du 5ème étage et à l’une de ces fenêtres que ma mère se penchait pour voir Pierre, mon père, arriver depuis la place de la Bastille, le soir après sa journée en cuisine.

Ce lieu existe donc, on peut le visiter ; et, petit enfant, j’y étais.

Oh certes ! Pas bien longtemps, juste le temps d’apprendre à marcher car un peu plus tard mes parents investirent un logement plus grand et plus confortable avec WC et cabinet de toilette intégrés, dans le quartier de Charonne.
Mais, vous comprenez pourquoi ce lieu est aussi en partie rêvé, car ma mère, cette Renée qui attendait Pierre à sa fenêtre, moi-même je n’ai fait que l’imaginer à partir de ce qu’elle m’a dit de sa vie à cette époque. Et puis là-dessus, je suis parti, j’ai brodé, j’ai fabriqué cette Pénélope du faubourg qui attendait son Ulysse, fourbu par les heures passées au « piano » comme disent les cuisiniers pour nommer leur fourneau. C’était le début de leur histoire, les bons moments, les rires et les amours. Ils venaient tous deux de province, lui du Finistère, elle des Marches de Bretagne.
Paris c’était l’avenir, les projets et les enfants, moi en l’occurrence.
Mais, les nuages arrivèrent bien vite, et le 17 de la rue de la Roquette, lieu bien réel et finalement très remarquable, figura parmi les souvenirs si heureux que l’on se demande comment et pourquoi ils se sont si vite enfuis.
Patrick LE MAHEC

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